« 27 octobre 1838 » [source : BnF, Mss, NAF 16336, f. 93-94], transcr. Élise Capéran, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3422, page consultée le 03 mai 2026.
27 octobre [1838], samedi après-midi, 1 h. ¼
Bonjour mon cher petit bien-aimé, bonjour mon adoré. Est-ce que vraiment notre
bonheur de cette nuit vous a empêché de revenir ?
Si cela était, ce serait bien
froid, et bien peu amoureux, et je n’aurais pas besoin d’autres preuves pour être
sûre
que vous m’aimez moins qu’autrefois, et que vous ne m’aimez plus même. Je ne ris pas
du tout. C’est très sérieux ce que je vous dis là au saut du lit. Je me suis levée
tard, parce que je me suis couchée tard, que j’ai mal à la tête, etc., etc. Il fait un temps ravissant ce matin mais
je resterai chez moi, comme les jours où il pleut, et réciproquement.
Je vais
écrire à Lanvin pour qu’il vienne s’entendre
avec moi pour les plans du balcon. Ensuite je m’habillerai à tout événement, quoique
je sache d’avance que ma réclusion absolue doit durer jusqu’à samedi prochain
3 novembre, 7 h. ½ du soir. Après je rentrerai dans mon foyer et dans ma captivité
de
plus belle, et en réitérant, sans me plaindre et sans murmurer1, comme le soldat de
M. Scribe.
Je voudrais bien vous voir
mon petit homme, il y a si longtemps que je ne vous ai vu, depuis cette nuit, et quand
je pense que vous auriez pu revenir, et que vous ne l’avez pas fait, cela met entre
vous et moi un siècle de glace d’une montagne d’indifférence que tout mon amour a
bien
du mal à faire fondre et à franchir. Enfin me voilà avec mon âme dans mes yeux, mon
amour sur les lèvres, et la joie et le bonheur dans vous. Voyez si vous voulez me
donner les uns en échange des autres, votre amour pour de l’adoration, votre sourire
pour des baisers sans nombre.
Juliette
1 Dans Michel et Christine, comédie-vaudeville d’Eugène Scribe créée le 3 décembre 1821 au Gymnase dramatique, Stanislas chante, à la scène 14, sur l’air de « Je t’aimerai » : « Sans murmurer,/ Votre douleur amère / Frapp’rait mes yeux… plutôt tout endurer…/ Moi, j’y suis fait ; c’est mon sort ordinaire :/ Un vieux soldat sait souffrir et se taire/ Sans murmurer. »
« 27 octobre 1838 » [source : BnF, Mss, NAF 16336, f. 95-96], transcr. Élise Capéran, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3422, page consultée le 03 mai 2026.
27 octobre [1838], samedi soir, 6 h. ¾
Me voilà bien résignée mon adoré, et t’attendant avec amour, sinon avec
patience.
J’ai un mal de tête Sterling,
mais je le combats courageusement de toute la force de mon amour. Si tu peux me faire
sortir ce soir ce sera très bien fait, car j’en ai vraiment bien besoin. Pense à moi
mon Toto, même dans ton travail, même au milieu de tes gens d’affaires. Si tu le fais
je le sentirai, et je souffrirai moins.
Je viens de faire, pour vous Monsieur, un cours de littérature culinaire et bourgeoise dans un livre du portier que vient de m’apporter Suzette. Ainsi on va vous servir une fameuse sauce
ce soir, peut-être ce sera-t-il exécrable, mais Suzette tient à se signaler par une
invasion dans La Cuisinière bourgeoise1. Je la laisse faire pour cette fois. J’ai bien mal à la tête mon
adoré petit homme, je ne sais pas où la fourrer, c’est hideux. C’est une véritable
infirmité que j’ai là. Tâche mon cher bien-aimé de ne pas me laisser trop longtemps
en
tête à tête avec moi-même car c’est peu amusant, surtout aujourd’hui.
Soirpa, soir man, papa est bien i. Je le baise au-dessus de ses beaux yeux pour ne pas les blesser, et puis je
baise les petits pieds, les petites mains, la petite bouche avec toutes ses dents.
Soir, aimez-moi bien.
Juliette
1 Ce livre de cuisine paru en 1810 connut un immense succès.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle est engagée au Théâtre de la Renaissance, où le rôle de la Reine dans Ruy Blas, écrit pour elle, lui échappe.
- Janvier-févrierReprise d’Hernani à la Comédie-Française (les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février).
- MarsReprise de Marion de Lorme à la Comédie-Française (les 8, 10, 12, 15, 17, 20).
- 25 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, toujours avec Mlle Noblet, mais avec Mlle Rabut dans le rôle de Catarina. Dans cette distribution, la pièce est jouée les 7, 11, 14 et 19 août 1838, le 2 septembre 1838, les 7 et 15 février, le 6 mars et le 6 mai 1839, puis encore une fois le 2 décembre 1841.
- MaiAnténor Joly, directeur du Théâtre de la Renaissance, engage Juliette Drouet.
- 12 aoûtHugo lit Ruy Blas achevé à Juliette.
- 18-28 aoûtVoyage avec Hugo en Champagne. Le 19 août, Adèle Hugo adresse une lettre à Anténor Joly pour le dissuader de confier le rôle de la Reine à Juliette Drouet.
- 8 novembrePremière de Ruy Blas au Théâtre de la Renaissance. Louise Beaudoin joue le rôle de la Reine.
